Robert Badinter : comment il a mis fin à la peine de mort

Robert Badinter : comment il a mis fin à la peine de mort ROBERT BADINTER - Avocat, universitaire, essayiste et homme politique français, Robert Badinter a marqué l'histoire politique et sociale française en permettant l'abolition de la peine de mort. Retour sur son combat et sur les hommages qu'il inspire, à l'occasion des 40 ans de la promulgation de la loi.

[Mise à jour le 7 octobre 2021, à 12h36] Ce samedi 9 octobre, à l'occasion du 40ème anniversaire de la promulgation au Journal officiel de la loi abolissant la peine de mort, Robert Badinter et Emmanuel Macron visiteront ensemble l'exposition "Un Combat capital – 40ème anniversaire de l'abolition de la peine de mort en France" au Panthéon.

À découvrir au Panthéon, du 8 octobre 2021 au 9 janvier 2022, l'exposition est présentée par le Centre des monuments nationaux et par le ministère de la Justice, avec le soutien de la Direction de l'information légale et administrative (DILA). L'exposition offre un éclairage sur les différentes étapes de l'abolition de la peine de mort en France, jusqu'aux orientations actuelles vers l'abolition universelle. Proposant donc un retour sur les moments-clés de l'histoire de la peine de mort en France, elle ouvre également un débat d'opinions. Ainsi, le sujet de l'abolition universelle devrait être abordé par Emmanuel Macron. Faisant voyager le visiteur entre photographies, gravures, manuscrits, unes de presse et documents d'archives, elle l'immerge ainsi afin de lui donner les clés pour appréhender tous les ressorts de l'abolition de la peine de mort (et, notamment, son lien avec l'évolution de la société). A l'occasion de cet anniversaire, France 3 avait diffusé lundi 13 septembre le documentaire "Robert Badinter, la vie avant tout", qui retrace le combat du défenseur des droits humains.

Son discours à l'Assemblée : "J'ai l'honneur de demander l'abolition de la peine de mort en France"

En tant que garde des Sceaux et grand défenseur des droits de l'homme, Robert Badinter a été l'un des grands artisans de l'abolition de la peine de mort en France. Son militantisme s'affirme en particulier à partir de l'affaire de la prise d'otage de la centrale de Clairvaux. Le 21 septembre 1971, les détenus Claude Buffet et Roger Bontems prennent en otage un gardien, une infirmière et un détenu-infirmier, libéré par la suite. Le lendemain, à 3h45 du matin, René Pleven, ministre de la Justice, décide de lancer l'assaut par les forces de l'ordre pour les neutraliser. Lors de l'assaut, les deux otages sont égorgés. Pendant le procès, il est confirmé que Roger Bontems n'a pas tué les otages. Pourtant, les jurés décident de sa condamnation à mort, tout comme Buffet, pour son implication dans la prise d'otage. Cette décision révolte Robert Badinter. C'est là que commence son combat.

Depuis cet événement, le débat est de mise et Robert Badinter défend vigoureusement les accusés pour leur éviter la guillotine. Lorsqu'il devient ministre de la Justice, sa première initiative est de proposer l'abolition de la peine de mort, à l'Assemblée nationale, le 18 septembre 1981, qui vote la loi le lendemain. Le Sénat vote également la loi le 30 septembre, qui devient ainsi la loi n°81-908 du 9 octobre 1981. La peine de mort n'étant pas abolie dans le monde entier, Badinter continue son combat. 

Biographie courte de Robert Badinter - Robert Badinter voit le jour le 30 mars 1928, dans le 16e arrondissement de Paris. D'abord avocat, puis homme politique, il marque l'histoire française, et en particulier le droit français, en abolissant la peine de mort en 1981. Aussi doué en plaidoiries qu'en discours, il milite activement contre la peine de mort, contre toute violence physique et prend souvent la défense des juifs. Dans les médias, il n'hésite pas à donner son avis, à prendre position face à l'actualité. 

Robert Badinter jeune : entre effroi et formation universitaire

Robert Badinter est le fils de Samuel, dit Simon, Badinter, juif originaire de Bessarabie (Moldavie/Ukraine), qui arrive en France en 1919 et de Shiffra, dite Charlotte, Rosenberg, originaire de la même région. Ils sont naturalisés en janvier 1928. Deux mois plus tard naît leur fils Robert. Lors de la Seconde Guerre mondiale, le 9 février 1943, pendant la rafle de la rue Sainte-Catherine à Lyon, son père est arrêté par la Gestapo. Robert tente de le retrouver, au risque de se faire arrêter lui aussi, mais en vain. Son père est déporté au Camp de Drancy, puis décède au camp d'extermination de Sobibor (Pologne). Sa grand-mère paternelle est arrêtée pendant la rafle du 24 septembre 1942. Elle est ensuite déportée de Drancy à Auschwitz le 25 septembre, mais décède lors du voyage, à l'âge de 79 ans. Le 29 juillet 1942, son oncle maternel, Naphtal Rosenberg, arrêté sur dénonciation, est déporté de Drancy vers Auschwitz. Il y est tué, à l'âge de 56 ans. De mars 1943 à août 1944, sa mère, son frère Claude et lui s'installent à Cognin, près de Chambéry, en Savoie. Prenant le nom de "Berthet", il entre au lycée Vaugelas, grâce à des faux papiers. 

Après la guerre, Robert Badinter fait des études de lettres et de droit à l'Université de Paris, entre 1947 et 1948. Il complète ensuite sa formation grâce à une bourse du gouvernement, en obtenant une maîtrise en arts à l'université de Columbia, en 1949. C'est en 1952 qu'il obtient son doctorat en droit, sa thèse portant sur "Les conflits de lois en matière de responsabilité civile dans le droit des Etats-Unis". Puis il réussit l'agrégation de droit privé en 1965.

Robert Badinter : avocat et homme politique

Après avoir terminé ses études de droit, Robert Badinter démarre sa carrière en tant qu'avocat et professeur. En 1951, il s'inscrit au barreau de Paris et devient le collaborateur de l'avocat Henry Torrès. En 1963, il défend Valdiodio N'diaye, le ministre des Finances du Sénégal, celui-ci étant accusé de "tentative de coup d'Etat" par Léopold Sédar Senghor, alors président de la République. A partir de 1966, il devient professeur à l'université : d'abord à Dijon en 1966, puis Besançon en 1968-1969, Amiens de 1969 à 1974, et enfin à l'université de Paris I, de 1974 à 1994. A côté de son enseignement, il continue sa carrière d'avocat, en ouvrant un cabinet avec Jean-Denis Bredin. Il pratique dans le domaine du droit commun et en tant qu'avocat d'affaires. De plus en plus, il affirme son militantisme contre la peine de mort et tente à chaque cas d'éviter celle-ci aux accusés, comme par exemple pour le criminel Patrick Henry. C'est en 1973 qu'il publie à ce sujet l'ouvrage "L'Exécution" chez Grasset. Parmi ses défenses les plus célèbres, il y a le tennisman Jimmy Connors, en 1974, qu'il n'arrive pas à défendre contre la Fédération française de tennis ; la milliardaire Marie Christine von Opel, en 1981, qui est graciée par le président François Mitterand grâce à Badinter ; en 1979, il défend aussi Hubert Flahaut, le directeur de la société Givaudan dans l'affaire du talc Morhange ; puis il gagne un procès contre le négationniste Robert Faurisson en 1981.

Le 23 juin 1981 débute sa carrière politique en tant que ministre de la Justice. En plus de proposer l'abolition de la peine de mort (voir ci-dessous), il met en place de nombreux projets de lois, issus des propositions de François Mitterrand. Parmi eux, la loi du 4 août 1982 concerne la communauté homosexuelle : celle-ci abolit la distinction dans l'âge de la majorité sexuelle qui est jugée discriminatoire. En effet, cette majorité pour les hétérosexuels est définie à l'âge de 13 ans puis 15 ans, alors que pour les homosexuels, elle est fixée à 21 ans, puis à 18 ans, en 1974. Robert Badinter est également pour la "dépénalisation universelle de l'homosexualité". 

Robert Badinter en 1981
Robert Badinter en 1981 © BOURCIER/SIPA

Après avoir présidé le Conseil constitutionnel de 1986 à 1995 (voir ci-dessous), Robert Badinter est élu sénateur des Hauts-de-Seine jusqu'en 2011. Puis, après son mandat, il crée un cabinet de consultations juridiques, nommé "Corpus consultants", composé de professeurs agrégés de droit et reconnus dans leur domaine.

Sur la scène internationale, Robert Badinter possède aussi une position décisionnaire. Le 27 août 1991, la Communauté européenne crée "la commission d'arbitrage pour la paix en Yougoslavie", composée de plusieurs commissions, dont une présidée par Badinter. De novembre 1991 à janvier 1993, celle-ci donne quinze avis sur les problèmes juridiques qu'engendre la séparation de plusieurs Etats de l'ancienne Yougoslavie. En 1991, Robert Badinter est l'un des participants à l'élaboration de la Constitution en Roumanie. Il fut également président de la Cour européenne de conciliation et d'arbitrage de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, et membre du conseil d'administration de l'Institut français des relations internationales.

Badinter, Président du Conseil constitutionnel

En mars 1986, Robert Badinter devient Président du Conseil constitutionnel, nommé par le Président de la République, François Mitterrand. Il garde cette fonction jusqu'en mars 1995. Face aux majorités de droite, il dirige le Conseil constitutionnel d'une main de fer, s'opposant quelques fois à certaines lois, comme la loi Pasqua-Debré sur la régulation de l'immigration. 

"Vous m'avez fait honte !" : la colère pour les victimes juives

Le 16 juillet 1992, Robert Badinter est en colère. En effet, ce jour-là, le président de la République François Mitterrand arrive à la commémoration du cinquantième anniversaire de la rafle du Vel d'Hiv, sous les huées. Il lui est reproché de ne pas reconnaître la responsabilité de la France dans la déportation des juifs. Face à ces sifflements, ce mépris, Robert Badinter exprime son indignation, sur un ton dur et fort. Envahi par la honte, il réclame le silence que méritent ces victimes juives. 

Ses prises de position 

Robert Badinter est un fervent défenseur des droits de l'homme. En 1989, il est d'ailleurs invité à l'émission "Apostrophes", qui est destinée aux droits humains. Lors de celle-ci, il rencontre le 14e Dalaï-Lama. Au sujet de la disparition de la culture tibétaine, Badinter qualifie celle-ci de "génocide culturel" au Tibet et estime que la résistance non-violente tibétaine est "exemplaire". Robert Badinter a un profond respect pour le Dalaï-lama, le qualifiant de "champion des droits de l'homme". Par la suite, il le rencontre de nouveau plusieurs fois : en 1998, en 2008 et en 2009.

Robert Badinter et le Dalaï-Lama
Robert Badinter et le Dalaï-Lama en 2009 © CHAMUSSY/SIPA

Estimant que la Turquie ne possède pas une bonne situation géographique pour l'UE, Badinter est contre l'entrée de ce pays dans l'Union européenne. Il exprime également en 2008 son incertitude face à la dépénalisation de l'euthanasie. En terme de justice française, il est contre la rétention de sûreté. Celle-ci permet d'interner des criminels à leur sortie de prison, par rapport à leur dangerosité, qui est évaluée par des psychiatres et/ou magistrats, et non pas pour leurs crimes.

Le 19 octobre 2019, Robert Badinter est l'invité d'Ali Baddou dans l'émission "C'l'hebdo" sur France 5. Face aux questions du journaliste, l'ancien garde des Sceaux s'est exprimé sur la polémique des mères qui portent le voile lors de sorties scolaires : "juridiquement, elle pouvait porter ce qu'on appelle le voile. Est-ce à dire que c'était bienvenu ? Je vous le dis franchement, je ne le pense pas. Je pense que quand on accompagne les enfants de confessions différentes, on ne met pas de signe religieux aussi ostensible que celui-là". Il ajoute également qu'il pense la même chose "dans le cas des juifs orthodoxes portant la Kippa". Il conclut à ce sujet : "Ça n'est pas illégal mais à mon sens, ça n'est pas de bonne volonté de vivre ensemble". De nouveau invité sur France 5, le 27 janvier 2020, dans l'émission "C à vous", Robert Badinter a montré sa colère face aux manifestants portant une pique, avec à son bout une tête factice de Macron. Un sort qui rappelle celui du gouverneur de la Bastille en 1789, le marquis de Launay. L'ancien ministre de la Justice estime qu'il y a des limites à la liberté d'expression : "Vous avez tous les moyens d'expression, mais pas celui de la violence physique". Et ajoute : "La représentation d'une tête au bout d'une pique est à mes yeux totalement condamnable [...] Derrière le symbole, il y a la pulsion". 

Livres de Robert Badinter

Tout au long de sa vie, Robert Badinter a publié 17 ouvrages, dont "L'Exécution", "L'Abolition" et "Contre la peine de mort". Il a également écrit une pièce de théâtre, intitulée "C.3.3", jouée au Théâtre national de la Colline ; un opéra, "Claude", tiré du roman "Claude Gueux" de Victor Hugo, et des préfaces, dont celle de Simone Veil "Mes combats : Les discours d'une vie". 

Idiss, une histoire de famille 

En 2018 sort son dernier roman aux éditions Fayard : "Idiss". Idiss est la grand-mère de Robert Badinter. A travers cet ouvrage, il retrace l'histoire de celle-ci, laissant derrière elle les ghettos russes pour la ville lumière, Paris, à l'aube des Première et Deuxième Guerres mondiales. 

Badinter résume ce écrit comme ceci : "J'ai écrit ce livre en hommage à ma grand-mère maternelle, Idiss. Il ne prétend être ni une biographie, ni une étude de la condition des immigrés juifs de l'Empire russe venus à Paris avant 1914. Il est simplement le récit d'une destinée singulière à laquelle j'ai souvent rêvé. Puisse-t-il être aussi, au-delà du temps écoulé, un témoignage d'amour de son petit-fils". Par cet ouvrage, Robert Badinter montre tout l'amour qu'il porte à sa grand-mère. 

Qui est Simon Badinter ? 

Dans la famille Badinter, deux personnes portent le prénom "Simon", à commencer par le père de Robert Badinter, dont le vrai prénom est Samuel mais puis il se fait appeler Simon. Détenteur d'un diplôme d'ingénieur commercial en France, il meurt en camp d'extermination lors de la Seconde Guerre mondiale. Le fils de Robert Badinter porte aussi le prénom Simon, sûrement en hommage à son grand-père. Son fils possède un show aux Etats-Unis sur le thème de l'amour et du sexe. Côté famille, Robert Badinter s'est d'abord marié avec l'actrice Anne Vernon, de 1957 à 1965. Puis il s'est uni en 1966 à l'écrivaine et philosophe Elisabeth Bleustein-Blanchet, fille du fondateur du groupe de communication Publicis Marcel Bleustein-Blanchet. Ils ont trois enfants : Judith, Benjamin et Simon. 

Distinctions

Robert Badinter a refusé l'ordre national de la Légion d'honneur et l'ordre national du Mérite. De 2003 à 2013, il a reçu six fois le titre de docteur honoris causa par les universités de Zagreb, HEC Paris, Neuchâtel, de Moldavie, Galatasaray et de Bruxelles. Une esplanade porte son nom à Périgueux (Dordogne), tout comme un collège à La Couronne en Charente. En 2016, il fut président d'honneur de l'association "Ensemble contre la peine de mort", et est devenu la même année président d'honneur de la "Société des amis de Victor Hugo". 

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