Affaire Dreyfus : résumé, explications et dates clés

Affaire Dreyfus : résumé, explications et dates clés Scandale majeur de la IIIe République, l'Affaire Dreyfus a agité la société française pendant plus de dix ans. Dates et éléments clés de l'affaire, "J'accuse" d'Emile Zola, vrai coupable... Linternaute.com remonte le temps.

L'affaire Dreyfus a profondément divisé la France, en touchant les domaines à la fois militaire, social, politique et religieux. Officier français d'origine alsacienne et de confession juive, Alfred Dreyfus (1859-1935) a été la principale victime de cette affaire judiciaire clé de la Troisième République. L'épisode a eu lieu entre 1894 et 1906, entraînant la création de deux camps : les dreyfusards et les antidreyfusards. Il s'est produit dans un contexte bien particulier, puisqu'au moment de l'affaire Dreyfus l'Alsace est allemande depuis 1871. Alfred Dreyfus est accusé d'espionnage en faveur de l'Allemagne et donc de trahison. Malgré son innocence, le conseil de guerre le condamne. Le 5 janvier 1895, Alfred Dreyfus perd son titre de capitaine dans la cour d'honneur de l'école militaire, à Paris, devant 4 000 soldats et 20 000 civils. Il est emprisonné à perpétuité dans un bagne de l'Ile du Diable, en Guyane, après un procès militaire qui a fortement divisé la France. Il lui faudra attendre huit ans pour être finalement innocenté. Découvrez la chronologie détaillée de l'affaire Dreyfus.

Pourquoi l'affaire Dreyfus est-elle si importante ?

L'affaire Dreyfus a duré 12 ans. Elle a divisé la France et l'opinion publique, et pris une ampleur internationale. Ce scandale XXL, sans doute le plus grand de la fin du XIXe siècle et l'un des pires scandales de la République tout court, a mêlé erreur judiciaire, antisémitisme et déni de justice. Avec ses documents falsifiés, l'erreur judiciaire voire le complot à l'oeuvre, a révélé les puissants clivages de la Troisième République, qui a vu s'opposer les camps dreyfusards et antidreyfusards sur fond de polémiques nationalistes et antisémites particulièrement violentes, diffusées par la presse. Souvent vue comme un symbole d'injustice au nom de la raison d'Etat, l'affaire Dreyfus est également importante pour les conséquences à long terme qu'elle a eu sur la France, après avoir provoqué une succession de crises politiques et sociales.

Pourquoi le "J'accuse" d'Emile Zola est-il un tournant ?

Pour resituer le contexte d'avant la publication du "J'accuse" d'Emile Zola, il faut savoir que le capitaine Alfred Dreyfus, officier d'Etat-Major de l'armée de terre, a été arrêté le 13 octobre 1894. On l'accuse alors d'avoir dévoilé des secrets militaires à l'empire allemand. Le conseil de guerre le condamne lourdement après un procès truqué, avec des pièces falsifiées dans le dossier d'accusation : l'officier est envoyé dans un bagne à l'île du Diable en Guyane. Or Dreyfus ne cessera pas de se déclarer innocent. En parallèle, sa famille, des journalistes et des politiques le soutiennent, mettant au jour les anomalies du procès et réclamant sa réouverture. Le colonel Picquart a en effet découvert en 1896 l'identité de l'auteur de la fuite d'informations au profit de l'Allemagne : le commandant Esterhazy. Mais l'armée refuse de se contredire via l'ouverture d'un nouveau procès. 

Affaire Dreyfus
Le "J'accuse...!" de Zola en Une du journal L'Aurore, sous la forme d'une lettre au président de la République Félix Faure, le 13 janvier 1898. © COLLECTION YLI / SIPA

A travers la publication de son texte manifeste "J'accuse... !", à la Une du le journal L'Aurore (dirigé par George Clémenceau) le 13 janvier 1898, l'écrivain Emile Zola diffuse l'affaire Dreyfus dans la sphère de l'opinion publique. Il le fait sous la forme d'une lettre ouverte au président de la République, dans laquelle il attaque l'Etat-major pour avoir condamné un innocent (Dreyfus) et acquitté un coupable (Esterhazy). Il y demande aussi la réouverture du procès. Emile Zola sera poursuivi pour diffamation et traduit devant une cour d'assises, qui le condamne le 23 février 1898 à la peine maximale d'un an de prison ferme, à 3 000 francs d'amende et l'exclut de l'ordre de la Légion d'honneur.

Egalement ardent défenseur d'Alfred Dreyfus, l'écrivain Charles Péguy est de toutes les manifestations de soutien à Alfred Dreyfus, et publiera en 1910 l'ouvrage "Notre jeunesse", dans lequel il répond aux nationalistes qui critiquent son dreyfusisme. Après la condamnation d'Alfred Dreyfus à un an de prison par une cour d'assises, la France s'est en effet divisée en deux camps qui s'affrontent violemment : les dreyfusards, partisans d'un nouveau procès et de la vérité sur les failles de la justice militaire, et les anti-dreyfusards, contre l'ouverture de ce nouveau procès afin de préserver la puissance de l'armée française, son honneur et ses intérêts.

  • Dans le camp des dreyfusards : les républicains, la gauche radicale et la gauche socialiste, de nombreux intellectuels antimilitaristes, les pacifistes, les francs-maçons
  • Dans le camps des anti-dreyfusards : les nostalgiques de la royauté, ceux qui estiment que l'honneur de l'armée prévaut sur les cas individuels, certains catholiques traditionalistes, la Ligue des Patriotes, les antisémites

Une fois l'affaire portée à la connaissance du public par la presse, notamment par le quotidien parisien Le Figaro, la presse antisémite (dont le journal La Croix) s'acharne quant à elle contre Dreyfus, de confession juive. L'affaire prend une ampleur très importante, provoquant des débats très agités au Parlement et des injures dans la presse, mais aussi des duels et des batailles de rue, et des conflits jusque dans les familles. 

Qui est le vrai coupable dans l'affaire Dreyfus ?

Le vrai coupable a fait une première apparition dans l'affaire Dreyfus en 1896. En mars de cette année-là, le colonel Picquart, membre des services de renseignement, découvre que l'auteur de la lettre de l'espion à destination des services allemands est en fait le commandant Esterhazy. Le colonel prévient alors son supérieur le général Gonse, qui refuse alors de déjuger l'armée française en rouvrant l'affaire : une telle procédure montrerait que l'armée s'est trompée. Le colonel Picquart décide alors de parler à d'autres de sa découverte, mais est rapidement muté en Afrique du Nord afin de le tenir à distance de la presse parisienne. Mis en cause par la famille d'Alfred Dreyfus, soutenue dans cette démarche par le vice-président du Sénat Auguste Scheurer-Kestner et le député Joseph Reinach, le commandant Esterhazy est convoqué devant un conseil de guerre. Ce dernier l'innocente à l'unanimité en janvier 1898.

Mais en août 1898, coup de théâtre, le lieutenant-colonel Henry reconnaît la falsification d'une partie du dossier secret fourni au conseil de guerre qui avait jugé Dreyfus coupable. Henry se suicide le 30 août de la même année. De nombreux chefs de l'armée française démissionnent, mis en cause dans le cas de ces fausses preuves. L'agitation grossit. Le président de la République Emile Loubet est agressé à coups de canne lors d'une visite à Auteuil. La révision du procès Dreyfus est finalement décidée par le gouvernement Waldeck-Rousseau, et les chefs nationalistes sont jugés en Haute-Cour.

Affaire Dreyfus
La réhabilitation d'Alfred Dreyfus (à droite sur l'image). © GOLDNER / SIPA

Le 9 septembre 1899, Alfred Dreyfus est déclaré coupable par un nouveau procès (devant le conseil de guerre siégeant à Rennes), mais avec des circonstances atténuantes. Il est tout de même condamné à dix ans de détention. Gracié par le président de la République dans la foulée, Alfred Dreyfus est pour autant toujours considéré comme coupable, puisque la grâce modifie seulement le jugement, pas la peine qui l'accuse de trahison. En 1904, de nouvelles preuves innocentent Dreyfus. Il faudra toutefois attendre 1906 pour qu'un nouveau procès, tenu devant la cour de cassation (plus haute juridiction française) reconnaisse son innocence et décide de sa réintégration dans l'armée le 13 juillet 1906, avec le grade de commandant. Alfred Dreyfus est aussi décoré de la Légion d'honneur.

Et après ?

L'affaire Dreyfus a eu des conséquences notables sur la vie politique française. La République l'a en effet emporté sur les royalistes, soutenus par une partie de l'Eglise catholique. Les Républicains ont notamment fondé à cette occasion le "Bloc des gauches", qui a gagné les élections législatives de 1902. Les socialistes français ont aussi été intégrés à la vie politique courante du pays, alors qu'ils étaient auparavant maintenus à l'écart de l'action gouvernementale. En parallèle, l'influence de l'Eglise catholique dans la vie politique se voit réduite, via une lutte des Républicains contre les congrégations religieuses catholiques (qui avaient représenté un soutien des anti-dreyfusards). La loi de séparation des Eglises et de l'Etat est votée par le Bloc des gauches en 1905. Elle sert de socle à la laïcité en France. Pour autant, les nationalistes font corps avec les antisémites pour rejeter démocratie et régime républicain. Le journal l'Action française est fondé par Charles Maurras en juillet 1899 pour défendre ces idées.

Quant à l'armée, elle est la grande perdante de l'affaire Dreyfus. Une grande partie des officiers étant monarchistes, l'opinion antimilitariste s'intensifie en France. Les services de renseignement seront démantelés, les crédits militaires réduits, le service militaire remis en cause et raccourci à deux ans en 1905.

Film

Avec le film "J'accuse", le réalisateur Roman Polanski revient sur l'affaire avec les acteurs Jean Dujardin et Louis Garrel. Fortement perturbée par une nouvelle accusation de viol, la sortie du film a eu lieu le 13 novembre 2019. Son avant-première a été bloquée par une quarantaine de militantes féministes au cinéma le Champo, dans le 5e arrondissement de Paris. Une actrice, Valentine Monnier, accuse en effet Roman Polanski de l'avoir violée à l'âge de 18 ans, près de quarante ans après les faits présumés (donc largement prescrits), datés à 1975. Après s'être tue pendant des décennies, elle dit être sortie du silence à cause de la thématique de l'injustice traitée par le cinéaste franco-polonais dans son film. Celui-ci réfute fermement ces accusations.

Grand Prix du jury (Lion d'argent) à la Mostra de Venise, le long métrage n'est pas une reconstitution frontale. Il s'agit plutôt d'un zoom sur le processus ayant mené à la réhabilitation du capitaine français, sous l'impulsion du lieutenant-colonel Picquart, incarné par Jean Dujardin. Pour ce faire, Roman Polanski a choisi d'adapter le livre de Robert Harris, "D.", un roman historique britannique publié en 2013. C'est l'acteur Louis Garrel qui prête ses traits à Alfred Dreyfus. En 1899, Georges Méliès, dreyfusard convaincu, avait déjà réalisé une "Affaire Dreyfus", parallèlement au procès en réhabilitation du capitaine.

AFFAIRE DREYFUS : les dates clés

15 octobre 1894 : Arrestation du Capitaine Dreyfus
Le général Mercier, ministre de la Guerre, ordonne l'arrestation du capitaine français Alfred Dreyfus. L'officier est accusé d'avoir délivré des renseignements militaires confidentiels à l'Allemagne. Il sera inculpé sur simple ressemblance d'écriture sur un bordereau trouvé à l'Ambassade d'Allemagne à Paris. Derrière cette accusation se cache un autre réalité, religieuse, car le capitaine Dreyfus était issu d'une famille juive alsacienne. Cette banale histoire d'espionnage débouchera sur une des plus graves crises politiques de la IIIème République. Elle deviendra "l'affaire Dreyfus" et divisera la France entre dreyfusards et antidreyfusards.
22 décembre 1894 : Dreyfus jugé coupable
Alfred Dreyfus est condamné au bagne à perpétuité pour espionnage au profit de l'Allemagne. Il sera envoyé sur l'île du Diable, en Guyane, le 21 janvier 1895. Sa condamnation va plonger la France dans une bataille idéologique entre "dreyfusards" et "antidreyfusards" quand le chef des renseignements, le commandant Picquart, demandera la révision du procès en 1898. La condamnation du capitaine Dreyfus deviendra alors "l'Affaire" Dreyfus.
5 janvier 1895 : Dégradation de Dreyfus
Condamné au bagne à perpétuité, Dreyfus subit une procédure humiliante : il est dégradé dans la grande cour de l'école militaire de Saint-Cyr, à Paris, au cours d'une parade. Une gravure immortalisera cette procédure et sera diffusée dans les journaux français. La justice militaire croit ainsi mettre un terme à l'affaire Dreyfus en montrant sa fermeté envers ceux qui bafouent la Patrie. Mais, victime d'un procès inique où lui et son avocat n'ont même pas pu voir tous les éléments de l'accusation, Alfred Dreyfus clame son innocence. L'affaire sera relancée en 1896 par des hommes soucieux de découvrir la vérité.
4 juin 1898 : Fondation de la ligue des Droits de l'homme
Contre l'accusation de Dreyfus et de Zola dans la même affaire, une nouveau concept social apparaît : les intellectuels. Ceux-ci se regroupent dès janvier 1898 pour défendre la cause dreyfusarde et fondent alors la "Ligue des droits de l'homme". Interdite sous Vichy, la LDH s'est ensuite reformée et existe toujours.
3 juin 1899 : Ouverture du deuxième procès Dreyfus
La cour de Cassation ayant enfin brisé le jugement de 1894, le conseil de guerre doit à nouveau juger Alfred Dreyfus, cette fois-ci à Rennes. Les dreyfusards sont très optimistes sur l'issue du procès, jugeant que la vérité est déjà connue : selon eux, Dreyfus sera innocenté et reconnu non-coupable de trahison. Par ailleurs, le climat en France est exécrable et les ligues antisémites, devenues très virulentes, sont interdites. Afin d'éviter un coup d'Etat nationaliste, Waldeck-Rousseau a en effet fait procéder à des arrestations, dont celle, difficile, de Jules Guérin. Mais à l'étonnement de tous, le procès va se prolonger et accabler à nouveau Dreyfus.
9 septembre 1899 : Dreyfus à nouveau condamné
Le verdict du deuxième procès de Dreyfus tombe comme un couperet sur les espoirs des dreyfusards : le militaire est déclaré coupable et condamné à dix ans d'emprisonnement. Une peine incompréhensible pour de nombreux observateurs, mais les juges lui ont concédé les circonstances atténuantes pour diminuer sa peine. Les anti-dreyfusards se réjouissent tout en condamnant cette clémence. En fait, dans un climat proche de l'insurrection nationaliste, le jugement paraît politique : c'est un compromis qui a pour but de sauver l'honneur de l'Etat et de l'armée. Dix jours plus tard, sous les conseils de Waldeck-Rousseau, le président Émile Loubet graciera Dreyfus.
19 septembre 1899 : Dreyfus gracié
Suivant l'avis de son président du Conseil, Waldeck-Rousseau, le président de la République Emile Loubet gracie Alfred Dreyfus, qui avait été condamné quelques jours auparavant à 10 ans de réclusion lors de la révision de son procès. L'officier français, accusé à tort d'avoir divulgué des informations militaires à l'armée allemande lors de la guerre de 1870, avait été condamné à la déportation à vie sur l'île du Diable en Guyane en décembre 1894. La mobilisation des dreyfusards, et notamment d'Emile Zola, avait permis qu'il soit rejugé. Dès le lendemain de la grâce présidentielle, Alfred Dreyfus est remis en liberté. L' "affaire" qui a divisé la France pendant cinq ans s'apaise.
5 mars 1904 : La Cour de Cassation accepte la demande en révision du procès Dreyfus
Les démarches d'Alfred Dreyfus en vue de sa réhabilitation aboutissent à une première victoire auprès de la justice française. La Cour de Cassation, réputée pour son indépendance, accepte d'étudier le dossier Dreyfus pour éventuellement casser le jugement de Rennes de 1899 et demander un renvoi. Un an et demi plus tard, le jugement sera en effet cassé sans que le renvoi ne soit demandé : Dreyfus sera dès lors réhabilité.
12 juillet 1906 : Réhabilitation du capitaine Dreyfus
Dégradé de ses fonctions de capitaine de l'armée française en 1894 car soupçonné d'avoir divulgué des secrets militaires à l'Allemagne, Alfred Dreyfus est réhabilité par la Cour de cassation de Rennes. Après avoir effectué cinq ans de bagne en Guyane, il s'était vu déclaré coupable de haute trahison en 1899 et condamner à 10 ans de prison. Pourtant, toutes les preuves attestaient de son innocence et de la culpabilité d'un autre officier, le commandant Esterházy. Gracié par le président Emile Loubet en septembre 1899, Alfred Dreyfus est réintégré dans l'armée avec le grade de chef de bataillon, et décoré de la Légion d'honneur.
26 octobre 1906 : Georges Clemenceau prend la présidence du Conseil
Le ministre de l'Intérieur forme alors un cabinet qui regroupe notamment René Viviani au ministère du Travail et le général Picquart, qui s'est illustré dans l'affaire Dreyfus, au ministère de la Guerre. Georges Clemenceau conserve quant à lui le ministère de l'Intérieur. Sur le plan international, il s'illustre entre autres en maintenant la paix avec l'Allemagne, tout en réformant l'armée afin de se tenir prêt à endurer un conflit.
4 juin 1908 : Emile Zola entre au Panthéon
Six ans après la mort d'Emile Zola, ses cendres sont transférées au Panthéon. Cette décision, voulue et votée par les députés socialistes, provoque de violentes réactions de la droite nationaliste. Celle-ci reproche toujours à Zola son engagement dans l'affaire Dreyfus, notamment aux travers de sa lettre "J'accuse", et déverse un flot d'insultes haineuses à l'encontre de l'écrivain et journaliste, de la gauche et de Dreyfus. D'ailleurs, ce dernier est victime d'une tentative d'assassinat par un journaliste du "Gaulois", tandis que des manifestations antisémites ponctuent l'événement.